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Les contes du Camion

Lundi 10 mars 2008

 
L’entrecôte de l’Etre se tâtait les flancs

 

            « Dieu tout à son omniscience, vit qu’Adam était seul. Alors il créa Eve. »

            Le dieu fou referma « Autant en emporte le vent » et se dit :

            « C’est costaud comme omniscience, mais c’est pas tout, je suis invité à déjeuner chez Dominique. Que m’aura-t-elle préparé cette fois-ci ? »

            Descendant du Camion, le dieu fou prit le trottoir le plus court et se saliva l’imagination sur fond de côte de bœuf à l’épaisseur subtile et sur le dessert dont le flan n’était pas toujours au caramel ou à la vanille mais au sein, encore plus savoureux, des surprises que Dominique lui préparait souvent.

 

            Ce fut un dieu fou dubitatif qui sortit de chez Dominique et au lieu de se poser les éternelles questions : « D’où venons-nous ? Où allons-nous ? » (il savait qui il était !) alla au restaurant.

            Car à chaque fois que Dominique lui préparait une omelette, il se demandait qui avait commencé : Dominique ou l’œuf ?

 

(...Suite)

par Papy Dulaut publié dans : Camion
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Lundi 10 mars 2008

 

Il faut le même nombre de lettres pour écrire « gagner » et « perdre », mais c’est pas toutes les mêmes

            C’était vrai qu’il ne fallait jamais battre une femme.

            Le dieu fou errait, d’une folie maussade à un trottoir sans goût, le doigt de l’âme sous le bras.

            Tel qu’il se connaissait, sa notion du pardon ne pouvait inclure celle du rachat.

            Il dépérissait (à sa façon, c’est-à-dire rien que d’un côté – il lui fut toujours facile de faire n’importe quoi, à fortiori quand les conditions s’y prêtaient.)

            C’était une déperdition d’une telle qualité que lorsque le réveil fou s’était mis des petits drapeaux partout pour se déguiser en baromètre – parce que d’abord on dit pas drapeau, on dit grenouille – le dieu fou n’eut qu’un sourire indulgent envers le réveil fou.

            Il dépérissait, et la notion du mal bien enfoncée, il se jura bien de ne jamais plus battre Dominique au backgammon.

 

(...Suite)

par Papy Dulaut publié dans : Camion
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Lundi 10 mars 2008

Genèse

 

            A l’origine, il y avait presque rien.

            Le presque c’était le Camion, le rien c’était le reste.

            Et après, eh bien, ça continuait comme avant, sauf que des fois le camion était en panne – surtout dans les montées.

            Alors le Camion, après avoir inventé la roue ronde, inventa la roue crénelée, parce qu’entre-temps l’œuf de l’escalier – c’est-à-dire la marche – avait été découvert dans une contrée dégénérée où le tapis roulant et l’ascenseur s’étaient coalisés pour prendre le pouvoir.

            Le putsch avait échoué.

            En fait, sa réussite ou son échec tenait à peu de choses : dans le quartier des prostitués – qui avait été trouvé depuis lors – la roue « crénelée » n’était pas connue sous cette appellation, mais sous le sobriquet ésotérique de roue « à dents ».

            Or le Camion, à cette même époque, avait une devise :

            « Qu’importe la côte pourvu que lève la dépanneuse. »

 

                                                                                      (... Suite)

par Papy Dulaut publié dans : Camion
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Lundi 10 mars 2008

 Repos

 

            Le Camion essayait de calmer le réveil fou.

            Depuis trois jours qu’il n’avait pas bougé – le Camion – (le dieu fou étant encore en train de faire autre chose que ce qu’il ne faisait pas d’habitude, ce qui devait être normal puisque la nuit – trois jours avant, c’était la nuit – tous les tabacs ne sont pas gris et qu’il avait dû aller acheter des allumettes car il n’allait quand même pas laisser tomber le Camion – si ce devait être le cas, il aurait au moins pris le réveil en plus des trois chaussettes mauves et vertes – ou le contraire – du caleçon neuf et du carnet d’adresses où l’alphabet était usé surtout à Dos comme Dominique – et même un peu avant, comme A, B et C, et jusqu’à V comme Veux-tu ? – parce que il y a des pays où, que pour trouver des prénoms féminins commençant par W, X, Y ou Z, c’est plus difficile. Il y a bien Yollande mais il y a longtemps déjà qu’elle se fait appeler Dominique et si on demandait au Camion pour quelles raisons, ça resterait tout aussi mystérieux que tout ce qu’on ne sait pas à propos de n’importe quoi, ou à propos de quelque chose de précis.)

            Le Camion donc, à force de soulager le réveil fou, se sentit quand même plus tranquille quand il vit revenir le dieu fou.

            Le réveil fou se calma immédiatement tout en se disant :

            « On trouve toujours plus fou que soi ! »

 

Le dieu fou s'en revenait à quatre pattes.

 

      (Suite...)


par Papy Dulaut publié dans : Camion
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Lundi 10 mars 2008

De la discrétion d’un carnet d’adresses

 

            « J’ai abordé les grands problèmes philosophiques et métaphysiques en alliant le discours rationnel au langage poétique. Si un premier dialogue cherche simplement à définir des notions (concepts), la méthode dialectique devient rapidement le moyen par lequel l’âme s’élève – par degrés – des apparences multiples et changeantes aux « Idées » (essence), modèles immuables dont le mode sensible n’est que l’image, du devenir à l’Etre, de l’opinion à la Science.

            Si la connaissance discursive (mathématique) joue à cet égard un rôle décisif, la forme supérieure du savoir est une vision (en grec : theôria), une intuition intellectuelle des Essences qui ont pour principe premier l’idée du Bien (en martien : Dieu). »

            Le réveil fou, les orteils dans le plâtre, rayonnait. Profitant de sa convalescence qu’il entrevoyait longue et heureuse, il découvrait les lois du thermomètre et de Platon.

            La fièvre de la Connaissance s’était emparée de lui… !

            Il délaissa le Petit Robert et consulta le petit carnet – celui qui avait des lettres partout à droite – que le dieu fou laissait habituellement à son côté. Très bien ! Il restait des pages blanches ! Le réveil fou voulait prendre quelques notes à propos de ce qu’il venait de lire :

            « La Durée, celle qui va d’un moment à un autre, répond à :

- la vapeur qui s’éclaire au gaz,

- aux patates dans le brouillard,

- au temps de cuisson,

- à la longueur du cerveau,

- à l’âge de la miette,

- à la largeur du tout,

- et à la hauteur de l’équation qui réduit à feu doux. »

            Il était vrai qu’il avait bien mangé ce soir-là et s’endormit.

            Le lendemain le dieu fou prit son carnet d’adresses pour une raison plus ou moins bien connue du réveil fou, et lut ce qu’avait inscrit celui-ci.

            Le dieu fou, pensant que c’était lui-même qui avait noté ça, ne s’en inquiéta pas du tout.

                (Suite...)

par Papy Dulaut publié dans : Camion
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Lundi 10 mars 2008

Le côté pile de l’amitié

 

            Les rouages profonds des choses de l’univers étaient en marche et n’auraient pu être déviés par la moindre parcelle de conscience issue de quoi que ce soit.

            C’était ainsi. Au point que tout prédéterminisme qui se respecterait n’y aurait rien compris.

            Le réveil fou gisait aux pieds du Camion et du dieu fou.

            Il ne se lisserait plus les aiguilles, ne se les enfoncerait plus dans le gras de la minute pour vérifier qu’il rêvait. Le réveil fou était aussi inerte qu’il l’avait été maintes fois au cours de sa vie de réveil fou.

            Et le dieu fou était malheureux. D’un malheur aussi vrai que s’il avait perdu un ami – toute ressemblance avec un malheur qui aurait déjà existé ne serait pas le fruit du hasard, et ce malheur-ci pourrait même ne pas exister que ce serait pareil.

            Le dieu fou était très malheureux. Sans regrets, sans remords, car tout ce qu’il avait vécu avec le réveil fou était aussi important que ce qu’il n’avait pas vécu.

            Il se souvenait, alors qu’il avait à peu près le même nombre de doutes que de certitudes, des moments que le réveil fou avait pris à son propre compte afin qu’il – le dieu fou ou le réveil fou ? – puisse parfois rester encore plus longtemps avec Dominique. Ainsi que les arguments qu’il – le réveil fou – employait pour cela : « Il fait froid dehors ! », « Le mois de mai n’est pas l’aurore ! », « J’ai bien entendu la nuit tomber mais pas le reste ! », « Y’a pas que le jour qui pointe ! », « L’escalier descend aussi ! »…

Le dieu fou ne se rappelait pas de tout mais il était touché profond :

« Que le paradis des réveils t’accueille et qu’il te donne une chambre où le mal de mer est interdit de séjour, avec vue sur le temps qui passe au loin et vient boire un coup avec toi. Il te racontera comment s’aiment les réveils avec des ailes partout et des saints qui ne changent pas tous les jours. Il te présentera ta Dominique avec tout ce qu’elle avait déjà avant qu’elle ne te rencontre. Il te dira que le repos que tu avais déjà pris, tu avais raison de le prendre. Que les pigeons, c’étaient pas des anges. Que la plume n’était pas à l’aiguille ce que la botte de foin était à l’amour – même quand ça se passait bien. Que des statues, on n’en avait jamais fait pour les réveils, aussi inconnus soient-ils, et que comme tu avais vécu dans l’anonymat le plus serein, tu ferais bien de continuer avant qu’un savant fou ne te capture, même là-haut, et te fasse écrire tes mémoires.

Repose en paix, compagnon de tous les voyages et comme tu l’as fait parfois ici-bas, ne m’attends surtout pas. »


Le Camion ne disait rien.

Lui, qui connaissait pas mal de choses de la vie, savait qu’il n’avait écrasé que les orteils du réveil fou.

                                                          (Suite...)


par Papy Dulaut publié dans : Camion
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Lundi 10 mars 2008

L’union perd la face

 

            Qu’un réveil sommeille et la bête s’éveille.

            Le dieu fou, qui n’avait pas vu Dominique depuis la dernière fois, avait forcé le Camion, alors que celui-ci avait trouvé chaussure à son pied, à se débarrasser de sa dernière route.

            Si bien que sur cette route neuve, une hernie fraîche passa par là et s’envoya un pneu du Camion, tel le dieu fou se faisant – à certaines époques printanières – mordre les doigts par Dominique, parce que ce n’était pas Dominique, et revenir aussi crevé que le Camion pouvait l’être actuellement de l’avant droit.

            Et le dieu fou était pressé.

            Le cric, qui en connaissait un bout sur l’érectilité soudaine de certaines choses, perçut nettement l’urgence de la situation.

            Un affreux bruit d’écrabouillés à l’orange et à la purée aussi indéfinissable qu’un brouillard qui ne serait pas là, suivit l’urgence.

            Le dieu fou, en vrai daltonien qui confondrait une grenouille avec une vache intimidée par la couleur de l’herbe, n’avait jamais prêté attention à l’amitié qui unissait, au sein du Camion, le réveil fou et le cric. Et il n’avait pas remarqué non plus le « réveil » fou se mélanger les lettres et faire « levier ».

                      (suite...)

par Papy Dulaut publié dans : Camion
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Lundi 10 mars 2008

L’hiver s’en venait par des chemins subtils

            Le réveil fou se demandait, non pas s’il devenait encore plus fou, c’aurait été faire preuve d’un certaine lucidité de sa part, mais si c’était normal d’avoir le mal de mer sur la route alors que le Camion était arrêté.

            Il est vrai que la route, il la connaissait mal. En revanche le Camion, c’était quand même un ami, (la preuve : il était aussi susceptible que le dieu fou mais lui, il ne lui mettait pas de grand coups de poing sur la tête à tout moment, même s’il le soupçonnait de pouvoir faire pire.)

            En tant qu’ami donc, il se permit de lui demander quel temps il faisait au-dehors. Le Camion qui connaissait les problèmes du réveil fou, lui donna l’heure, sans lui préciser si c’était celle de l’extérieur ou de l’intérieur. Autant ne pas compliquer les choses simples.

            Si bien que le réveil fou ne compliqua rien du tout, même quand le Camion ajouta à son intention :

            « Chut ! Tu vois bien que Dominique est là, juste à côté de toi. Ne va pas prendre un coup de coude ou d’autre chose. Il y a en ce moment quelques mouvements apparemment désordonnés qu’il vaut mieux ne pas contrarier ! »

            Le réveil fou se cala du mieux possible dans les recoins du temps qu’il connaissait encore.

            Et les autres recoins se réfugièrent là où ils le pouvaient.

 

            Quand le dieu fou, qui n’avait pas la besogne rétive, voulut savoir depuis combien de temps il était avec Dominique, le réveil fou, avec une délicatesse difficilement soupçonnable pour un hypothétique spectateur de cette scène, lui indiqua très précisément qu’il faisait froid dehors…

                                (suite...)


par Papy Dulaut publié dans : Camion
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Lundi 10 mars 2008

 Le dieu fou n’était peut-être pas aussi fou que ça

 

 

            Le Camion sentait le dieu fou tapi à l’arrière, recroquevillé de la tête, le sourcil crispé sur une paupière écrue arquée comme un cierge creux contre un œil intérieur qui cahin-caha le poursuivait depuis le berceau.

            Le tombeau ne pouvait pas être plus près.

            Les larmes déjà taries par la fièvre au regard enchevêtré froid, les tympans tonnant des galops au pouls happé par la phtisie de l’âme, le dieu fou s’en serait remis à un saint autiste – judas écartelé net sur le billot vain de la raison.

            La nausée lui chassait les yeux jusqu’aux poils des oreilles enfonçant par là le moindre cri du clou sauvagement frappé sur sa tête et qui se tord sur la pierre du calvaire ou sur l’acier de la lucidité par qui sifflent les serments reniés, des salives prédatrices et dissonantes, arythmées de cuivre incohérents aux sucs incréés d’où sourd une tétanie vagabonde, tâtonnante de crampes en crampes au fil des nerfs, aigres remugles en vol de scalpels incisant vifs le jour en une nuit collée à la plèvre de l’angoisse moite et verte pompant le poumon et sa tumeur vers les pores dilatés de la gorge garrottée par ses propres cordes vocales, phosphènes aphones des fureurs tues, contractions torves sur fond d’agonie chronique où la couche maigre du sommeil est un lit de gravier à l’écoulement ambigu, sournois.

 

            Quand Dominique, qui voulait changer les idées au dieu fou, lui demanda : « Tu viens ? »

            Il dit : « Oui. »

                                  (...suite)

par Papy Dulaut publié dans : Camion
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Lundi 10 mars 2008

On peut venir ?


            La route avait ce soir-là, le macadam soigné des grandes sorties – maquillage rehaussé à droite et au milieu par le fondu gris perle noire du goudron.

            Elle révélait, sous le phare attentif du Camion, d’insoupçonnables ressources quant aux chemins qu’elle pouvait emprunter sur les voies – parfois pénétrables – de la séduction.

            Le Camion était inquiet :

            « Qu’est-ce qu’elle va encore me demander ? » se disait-il avec une circonspection qu’il n’avait acquise que depuis un certain temps (c’était lors d’une nuit mal signalée entre le mois de mai et l’aurore, la route lui avait demandé d’aller chercher Dominique qui se trouvait à cette époque dans sa baignoire, et la baignoire, elle était loin. Surtout que quand il était arrivé dans cette baignoire, elle lui ressemblait beaucoup à Dominique – pas la baignoire, Dominique ! – mais c’était pas Dominique qu’il y avait dedans !)

            Le Camion se disait donc :

            « Qu’est-ce qu’elle va encore me demander ? » et tâtait le terrain d’un pneu certes circonspect mais malgré tout intéressé, parce qu’en fait le coup de la baignoire où il n’y avait pas Dominique l’avait beaucoup amusé et que ce serait à recommencer, il aimerait bien vérifier si c’était pas non plus Dominique. D’autant que ce serait rigolo aussi si c’était Dominique. Il est vrai que le Camion aimait bien Dominique. Et puis elle lui donnait l’occasion de se moquer du réveil fou qui avait le mal de mer quand le dieu fou l’aimait vraiment – à Dominique ! – même si le réveil fou avait quand même le mal de mer quand c’était pas Dominique.

            De toute façon à cet instant, le réveil fou se reposait, le dieu fou – quitte à être égal à lui-même – se ressemblait et la route conduisait le Camion vers une destination de plus en plus inconnue de tous…

            C’est alors que, aussi délicieusement qu’il est permis à un instant d’être délicieux, le Camion s’arrêta, le dieu fou aussi, le réveil fou ne put faire autrement puisqu’il avait déjà commencé avant, et la route, mystère de la destinée à la croisée des chemins, s’enfonça dans la nuit la plus douce, la plus tendre et de la plus énigmatique façon connue de mémoire de route.

                            (...suite )


par Papy Dulaut publié dans : Camion
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